INDONÉSIE • “Les Versets de l’amour” enflamment les salles obscures

Comment imaginer un film d’amour à la sauce islam ? En reprenant les ficelles classiques du trio amoureux musulman. Les jeunes urbains et la classe moyenne attachée à la religion sont séduits.

 

La dernière œuvre du réalisateur Hanung Bramantyo, Les Versets de l’amour [Ayat-Ayat Cinta], est un phénomène nouveau dans le cinéma indonésien [le film a fait plus de 3 millions d’entrées depuis sa sortie, il y a deux mois]. Elle est le signe d’une transformation toute récente du discours sur l’islam en Indonésie car, jusque-là, les films à coloration musulmane ne prenaient pas l’amour pour thème principal.

Dans les années 1990, la création de l’Association indonésienne des intellectuels musulmans (ICMI) avait marqué l’entrée de la communauté musulmane dans le débat citoyen. A cette même époque, l’apparition de téléfilms à coloration religieuse et de groupes de musique islamique à succès comme Opick et Hadad Alwi indiquait la percée d’une culture musulmane dans le grand public. Et, de fait, les nouveaux réseaux de communication et le développement de produits culturels ont alors favorisé la pénétration des enseignements de l’islam dans de nouvelles strates de la société. S’imposa alors la nécessité d’adapter les enseignements de l’islam aux besoins du marché. Un simple exemple : à ses débuts, la musique nasyid [chant musulman a cappella] refusait l’emploi de tout instrument, mais, dans les années 2000, des groupes nasyid ont introduit certains instruments, à commencer par des percussions. On note là une certaine habileté a épouser son époque.

Tout cela explique l’actuel succès, phénoménal, du long-métrage Les Versets de l’amour. Le réalisateur, Hanung Bramantyo, n’est pourtant pas connu pour être un cinéaste spécialisé dans la culture pop islamique. Il a tourné une série de films d’amours adolescentes, d’horreur ou des comédies légères.

Un nouveau genre est né : le film conformiste islamique

Les Versets de l’amour prouvent qu’une œuvre produite sans intention de ­propagande religieuse est accueillie triomphalement par le public. Par tous les publics. Lorsque je suis allé voir ce film, j’étais assis dans la salle entre un groupe de femmes voilées qui sortaient d’une rencontre de lecture du Coran et des lycéennes en short. Et, de chaque côté, certaines spectatrices avaient les larmes aux yeux à la fin de la projection.

Fahri, le héros de l’intrigue, étudie à l’université Al-Azhar [Le Caire], mais, dans le film, on ne le voit jamais absorbé dans ses études. Son professeur de théologie n’est là que pour le conseiller dans ses affaires amoureuses car l’étudiant n’arrête pas de recevoir des lettres de jeunes femmes qui lui déclarent leur passion. Un jour, dans le train, Fahri défend une Occidentale maltraitée par un Egyptien. Son intervention se prolonge en un débat sur la religion, proche d’un prêche à la mosquée. A la suite de cette diatribe, il rencontre Aisha, qu’il épouse rapidement. Dans le même temps, le jeune homme se lie d’amitié avec Maria Girgis, une Copte, et leur relation se transforme vite en histoire d’amour. SelonLes Versets de l’amour, une relation amicale entre un homme et une femme ne peut exister sans relation sexuelle. C’est là, alors que Fahri décide de choisir la polygamie, que le mélodrame amoureux et les valeurs de l’islam se rencontrent. Dans le roman qui inspire le film, il n’est pas raconté que Fahri, Aisha et Maria vivent ensemble sous le même toit. Mais, dans le film, les scènes de vie commune à trois exposent la souffrance d’Aisha et provoquent soit la compassion, soit la colère des spectateurs, selon la façon dont ils considèrent la polygamie et le “sacrifice de la femme”.

Malgré les apparences, Fahri ressemble à Si Boy, le héros archétypal du cinéma indonésien des années 1980 et du début des années 1990. Tous deux sont aimés par plusieurs femmes, et tous deux étudient à l’étranger, Fahri en Egypte, Si Boy en Amérique. Le lieu des études représente l’inclination idéo­logique de deux générations ­différentes. Ce qui les rapproche néanmoins est leur passivité face aux problèmes sociaux et politiques de leur pays. Si Boy est né des feuilletons diffusés par la radio Prambors, qui étaient très écoutés par les ados des années 1980, Fahri a grandi, lui, en lisant les récits publiés dans Republika,le quotidien qui relaie les voix de la communauté musulmane urbaine et orthodoxe. Tous deux sont nés d’une culture marginale qui devient populaire et même emblématique de la jeunesse indonésienne. Dans les années 1980, Si Boy est apparu alors que l’“ordre nouveau” [doctrine du régime Suharto] réprimait les mouvements étudiants et tentait de brider la société civile en imposant une idéologie uniforme.

Fahri, lui, n’a pas connu ce genre de problème. Il est né dans un contexte de liberté d’expression. Toutefois, il ne s’implique dans aucune cause de son pays. L’Egypte représente un sanctuaire destiné précisément à le tenir à l’écart de tous les problèmes sociaux et politiques qu’il devrait immanquablement affronter s’il se trouvait en Indonésie.
Si, sous l’ordre nouveau, c’était le pouvoir totalitaire qui forçait les cinéastes à faire des compromis, aujourd’hui c’est la toute-puissance du marché qui dicte sa loi. Il faut s’attendre, vu le succès des Versets de l’amour, à ce que nos cinémas soient inondés ­pro­chainement par ce genre de films conformistes à coloration islamique.

http://www.courrierinternational.com/article/2008/04/17/les-versets-de-l-amour-enflamment-les-salles-obscures (accessed 23 Jan 2013)

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